GREEN (J.)

GREEN (J.)

Seul de son espèce dans la littérature d’aujourd’hui, tel apparaît Julien Green, français d’origine américaine, écrivain singulier qui n’est d’aucune école ni d’aucune mode. Intemporel? oui et non. Certes la langue, pure et sûre, est sans date, mais non sans racines, tandis que le fond du témoignage se relie étroitement aux questions essentielles qui troublent l’homme en désarroi d’une époque angoissée entre toutes, la nôtre.

Plus de douze romans, un journal en quatre tomes (1926-1990), trois pièces, un pamphlet, un triptyque autobiographique, quelques essais. D’un genre à l’autre on retrouve les mêmes contrastes. Catholique, le romancier dépeint la folie de ce monde plein de bruit et de fureur aussi cruellement que le font les observateurs agnostiques de l’absurde. Poète par-dessus tout, Green romancier dévore la réalité, et de ses personnages, toujours en relief et en situation, aucune particularité physique ne lui échappe, pas même une verrue. Fortement attaché à la beauté de cette terre, de la lumière, bref de la création et des créatures, l’homme fait une part de plus en plus grande à l’invisible. Le héros poussé par la passion charnelle n’en maudit pas moins l’instinct sexuel. Peu intéressé par les menues péripéties de la politique, le marin en vigie du Journal a vu s’amonceler les nuages noirs, s’avancer les catastrophes avec une terrible inquiétude: avant 1939, on voyait l’Europe marcher fatalement vers la boucherie; aujourd’hui, on éprouve une «drôle» d’impression de filer, à toute vitesse, «vers l’inimaginable».

Vue de loin, toute l’œuvre se présente comme une ville à l’horizon, dominée par un clocher qui s’élance vers le ciel. Le thème du salut domine tout, et chaque livre nouveau répète l’interrogation du prophète: «Veilleur, où en est la nuit?»

Genèse d’une vocation

Originaires des États-Unis, les parents de Julien Green s’établirent en France en 1893, et c’est à Paris que naquit en 1900 cet écrivain français qui n’a dans les veines que du sang anglais, irlandais ou écossais. «Ce qu’il y a en moi d’impulsif, de rêveur, de charnel, je le dois à l’Irlande... Je reconnais l’apport écossais dans mes crises religieuses, dans un amour profond et invariable de l’Écriture.» Le père et la mère de Green gardaient à leur Sud natal une fidélité fervente et transmirent à leurs enfants le culte de la vraie Amérique, selon eux, celle que le Nord avait vaincue en 1865 et rayée de la carte du monde. Au lycée Janson de Sailly, Julien menait la vie d’un petit Français tandis que chez lui, Julian découvrait un pays fantôme.

Plusieurs événements marquent profondément cette jeunesse: Julien Green perd, en 1914, une mère dont l’influence, dans le domaine religieux notamment, l’a en partie formé; le 29 avril 1916, il abjure le protestantisme, devient catholique romain et, peu après, croit entendre l’appel d’une vocation. Cependant les États-Unis entrent en guerre en avril 1917, et Green s’engage comme ambulancier dans un service américain qui l’envoie au front (il finira la guerre comme aspirant d’artillerie dans un régiment français). Rendu à la vie civile, c’est-à-dire au bonheur d’avoir dix-huit ans en 1918, l’adolescent connaît le combat cruel et incessant de la chair et de l’âme et, de nouveau, songe à se faire moine. Mais cette fois encore l’imprévu arrive. Un oncle maternel d’Amérique offre au jeune homme d’être étudiant à l’université de Virginie. Green accepte, et passe près de trois ans aux États-Unis. Ce que signifia ce séjour pour son développement personnel et pour l’œuvre à venir, Green l’a dit plus tard dans une trilogie autobiographique qui évoque aussi son enfance et sa jeunesse: Partir avant le jour (1963), Mille Chemins ouverts (1964) et Terre lointaine (1966).

Revenu à Paris, Green doit gagner sa vie, et il hésite sur sa voie quand, de nouveau, le hasard surgit, saisit les dés et joue à sa place. Une revue d’avant-garde lui demande un texte, et Green écrit alors en trois jours, sous le pseudonyme de Théophile Delaporte, le Pamphlet contre les catholiques de France (1924), réquisitoire contre les tièdes où l’exigence de l’absolu prend l’accent de la colère mais cache aussi une sourde détresse.

L’écrivain est né. Suivent peu après Mont-Cinère (1926), premier roman, une nouvelle, Le Voyageur de la terre et un second roman, Adrienne Mesurat (1927) qui fait l’effet d’une bombe et acquiert à l’auteur l’attention de la critique et la large audience qu’il gardera par la suite. Green, dont le père vient de mourir, habite désormais avec sa sœur Anne (elle-même écrivain de langue anglaise) et travaille sans relâche à son œuvre. Cette vie d’ouvrier des lettres, menée dans une demi-retraite, est coupée par de nombreux voyages à l’étranger et s’interrompt, quelque temps, pendant la Seconde Guerre mondiale. Après l’armistice de 1940, l’écrivain gagne les États-Unis, où il écrit un livre en anglais, Memories of Happy Days (1942, prix Harper), et traduit aussi Péguy, avec sa sœur. Une fois démobilisé, il revient à Paris en 1945 et y reprend son existence d’avant-guerre. Le prix littéraire de Monaco lui échoit en 1951; il est élu par cooptation la même année à l’Académie royale de Belgique, à l’Académie française en 1972, il reçoit, en 1966, le grand prix national des Lettres, et il sera un des rares écrivains à entrer de son vivant dans la collection de la Pléiade.

Une œuvre inspirée

Les romans et les nouvelles (Le Voyageur de la terre , L’Autre Sommeil , Les Clefs de la mort ) écrits de 1926 à 1968 s’orientent les uns vers le réalisme, les autres vers le fantastique, et parfois la même œuvre obéit tour à tpur aux deux inspirations. Ainsi le climat étouffant de la province se reflète avec précision dans Mont-Cinère , Adrienne Mesurat , et même dans Léviathan , livre amphibie, tandis qu’un Paris d’avant-guerre et les fantoches aspirés par le vide revivent dans Épaves . Mais le réalisme est à double fond, c’est un réalisme magique, et les personnages, loin d’obéir à leur créateur, écrivent pour ainsi dire le roman à sa place, se proposant à lui ou plutôt s’imposant comme au médium sa vision. Dans Le Visionnaire , Minuit , Varouna et Si j’étais vous domine l’imaginaire, et le romancier y réussit entièrement son évasion. Autre dichotomie: celle qui sépare le chrétien de l’écrivain. Green n’est pas un romancier catholique, mais, comme il l’a dit lui-même, un catholique qui écrit des romans. Tel récit se termine sur l’espoir du salut, tandis que les autres ouvrent sur l’abîme, peuplé d’hommes qui marchent à leur perte, sous un ciel bouché, selon une fatalité inexorable.

À la première page de son Journal (1926-1966), Julien Green résume ainsi son propos: «C’est une vie entière que je compte mettre en ces pages, avec une franchise et une exactitude absolues.»

Cette vocation de ne rien cacher provient-elle, chez l’écrivain, de l’éducation protestante qu’il a d’abord reçue? Ou bien de l’influence de sa mère? À moins que, après sa conversion au catholicisme, l’adolescent n’ait été touché à vif lorsque son directeur spirituel lui affirma qu’il ne fallait jamais commettre de mensonge «même pour sauver le monde»?... Toujours est-il que l’auteur du Journal relate sans camouflage ni provocation la longue guerre entre l’âme et le corps dont il a été le champ de bataille.

Le grand courant souterrain qui entraîne le livre a un nom: fascination de l’absolu. Les enchantements du monde sensible ont pu écarter le croyant de la pratique de sa religion, mais cette éclipse fut momentanée. Chassez le surnaturel, il revient au galop. Au cours du lent voyage de ce journal quotidien, que d’aperçus sur les sujets les plus divers (peinture, musique, villes et paysages lointains, lecture, etc.), que de fenêtres ouvertes pendant le parcours! Réflexions et confidences s’expriment le plus souvent à mi-voix, sur le ton d’un ami s’adressant à un autre ami, le lecteur. «Je voudrais écrire pour celui qui est seul.»

Des trois pièces que Green a fait jouer, Sud , la plus célèbre, relate le drame d’un amour impossible d’un jeune homme pour un autre jeune homme (sujet traité, aussi, mais différemment, dans L’Autre Sommeil et Le Malfaiteur ). L’Ennemi développe avec lyrisme un thème répandu dans toute l’œuvre greenienne, celui de l’irréalité du monde visible. L’Ombre est une tragédie du souvenir.

«Je suis pareil à une prison trop étroite habitée par un prisonnier monstrueux qui en ébranle les murs de son épaule»: ainsi s’exprime la force de la passion chez le personnage greenien. Mais l’idée de l’au-delà finit par faire reculer le monde sensible et ses tentations: «Il faut croire qu’au-delà de l’ombre brille la lumière que le langage de l’homme ne peut décrire.» Partageant l’angoisse de son temps, Green, «voyageur sur la terre», a pour vraie patrie l’invisible, et son œuvre de romancier est par là, d’abord, celle d’un poète. Son témoignage sur l’époque, si différent des autres, apporte beaucoup au dossier de l’inquiétude moderne.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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